CHAPITRE XVII
Karyon était assis dans son solarium privé, les pieds surélevés par un tabouret et le corps enfoncé dans les profondeurs d'un fauteuil rembourré.
Donal lui faisait face. Il sentait l'impatience monter en lui. Il était venu trouver le Mujhar dès son arrivée, lui demandant ce qu'Aislinn avait dit sur leur nuit de noces ratée. Karyon lui avait fait signe de se taire, comme s'il devait réfléchir.
Taj et Lorn ne firent aucun commentaire. Comme lui, ils attendaient.
Karyon regardait fixement le gobelet de vin à moitié vide qu'il tenait. Au bout d'un moment, il sembla sortir de sa contemplation.
— On m'a dit que tu as laissé Aislinn pour aller t'amuser avec le frère de Lachlan. Puis tu t'es retrouvé dans une rixe qui a failli mal tourner. Evan m'a rapporté que tu as de la chance d'être vivant.
— Oui, dit Donal en se contenant à grand-peine. Mais j'ai quitté Aislinn ce soir-là parce qu'elle n'a pas voulu me laisser... Il y a eu... des problèmes.
— Des problèmes ? Si tu parles de la timidité naturelle d'une jeune épouse, je pense que tu sais qu'un mari attentionné peut surmonter les problèmes de cet ordre. Sorcha et toi étiez très jeunes quand vous vous êtes connus, et tu as fort bien réussi avec elle. Pourquoi n'y es-tu pas arrivé avec Aislinn ?
Donal se jeta à l'eau.
— Elle n'a pas voulu, dit-il. Elle a eu des mots... insultants. Destinés à me blesser, à tuer en moi toute possibilité de me comporter en homme... en époux. ( Donal regarda le Mujhar en face. ) J'ai entendu par sa bouche les mots qu'Electra y avait mis, et par les dieux, je refuse de coucher avec elle !
— Electra, dit Karyon. Oh, que je voudrais que cette femme soit morte !
— Mais elle ne l'est pas. Elle est vivante et sans doute en train d'aider Tynstar à préparer la guerre contre Homana. Mais... elle est aussi ici, mon seigneur... Dans l'esprit de sa fille. Tant qu'elle y demeurera, il n'y aura pas d'héritier pour le trône du Lion.
Pendant un instant, les mains déformées de Karyon tremblèrent. Un peu de vin se répandit.
— Alors, nos ennemis conquerront ce royaume parce qu'il n'y aura pas d'enfant. La guerre n'a plus d'importance. Ils peuvent désormais nous détruire d'une autre façon.
Karyon but et se servit un autre verre.
— Ne peux-tu chasser cette sorcière de l'esprit d'Aislinn ?
— Elle est le parasite et Aislinn l'hôte. C'est un parasite féroce, et un hôte fragile...
Karyon soupira et ferma les yeux.
— Traite-moi de monstre si tu veux, mais je dois te demander d'utiliser la force. Sers-toi du pouvoir que tu détiens.
Donal le regarda, choqué.
— Vous voulez que je force votre fille ?
— Je ne parle pas de viol... Utilise le troisième don. Fais-en sorte qu'elle ait envie de coucher avec toi. Je sais que tu ne lui feras pas de mal. ( Il se leva péniblement de son fauteuil. ) Pauvre Aislinn... Ce n'est pas sa faute. Elle est devenue un pion dans un jeu de pouvoir ; Electra l'utilisera pour éliminer la Maison d'Homana, si elle peut. La seule façon de s'assurer qu'elle n'y parvienne pas est de neutraliser sa magie avec une magie plus puissante.
— C'est toujours de la violence, dit Donal. Pire qu'un viol. Vous me demandez de lui enlever sa volonté et de la remplacer par la mienne.
— Ce n'est pas de la violence si tu la remplaces par du désir.
Donal alla à la table et prit le gobelet de Karyon pour essayer de se rincer la bouche du goût amer qu'elle avait.
Le Mujhar le vit.
— Non ! dit-il, arrachant le gobelet des mains de Donal. Je suis désolé... C'est mon vin favori, et il ne m'en reste presque plus. Jusqu'à la prochaine livraison, je me limite à un verre par soir... Et je suis un vieil égoïste. ( Karyon sourit. ) De plus, je crois que tu ferais mieux de t'abstenir ce soir et de penser à ce qui t'attend dans ton lit.
— Je n'ai pas le goût à cela, dit Donal.
— Je ne te demande pas d'y avoir goût, dit Karyon. Je veux simplement que tu remplisses un devoir que n'importe quel homme serait content d'accomplir !
— Content ! Nous parlons de votre fille, Karyon, pas de quelque soubrette écervelée.
— Crois-tu que je ne le sache pas ?
Sa voix tremblait. Donal lut son angoisse dans ses yeux bleus délavés.
— Ah, dieux, reprit Karyon, si seulement je n'avais jamais épousé cette femme ! Si...
Il s'interrompit. Donal vit des larmes briller dans ses yeux.
— Ils m'ont tous prévenus. Surtout Finn. Et Duncan, Alix, ma sœur... N'épouse pas Electra, m'ont-ils dit. Elle est la meijha de Tynstar et elle ne cherchera qu’à te tuer. Ils avaient raison. Et maintenant, j'en paye le prix.
— Vous l'avez épousée à cause de l'alliance avec Solinde, dit-il. Vous y étiez obligé.
— Oui. Pour l'alliance... Mais pour autre chose aussi. Electra... ne ressemblait à aucune femme que j'aie connue. Je crois même que je l'ai aimée... pendant un moment.
Il leva lentement le gobelet et but ce qui restait du vin.
— Fais ce qui doit être fait, Donal, mais sois doux avec elle.
Donal le regarda et sentit l'appréhension le saisir.
Dieux... Accordez-moi la santé. Et la grâce de ne jamais me trouver devant des choix pareils.
Très tard, quand les serviteurs furent couchés, Donal se rendit dans les appartements d'Aislinn. Il avait pensé trouver la porte fermée, mais la jeune femme croyait peut-être l'avoir éloigné à jamais. Il pénétra dans la chambre où brillait une chandelle. Donal n'avait jamais compris la coutume homanane consistant à garder une lumière pour dormir. Mais il ne l'éteignit pas, désireux qu'Aislinn sache que c'était lui.
Il gagna silencieusement le lit à baldaquin. Il ne voyait rien à travers les draperies. Mais il l'entendait respirer.
Par les dieux... Karyon sait-il ce qu’il me demande ?
Donal enleva rapidement ses bottes et ses vêtements. Nu, il écarta les draperies et se prépara à se glisser dans le lit.
Aislinn l'attendait, agenouillée au milieu des plis du couvre-lit.
Dans l'ombre, ses yeux semblaient deux trous noirs. Ses cheveux étaient défaits ; elle ne portait qu'une fine chemise de nuit en soie.
— Tu savais, dit-il.
— Oui. Personne ne m'a rien dit, mais... je savais que tu viendrais. Toute ma vie, on m'a élevée dans l'idée que ma tâche en ce monde était de porter des enfants pour mon seigneur. J'ai toujours su que mon premier-né deviendrait Mujhar à la place de son père, comme tu le deviendras quand le mien sera mort.
Elle avait peur, malgré son petit sourire triste. Mais pas de lui : d'elle-même, il le savait.
— Ce n'est pas de ta faute, Aislinn. C'est ce que cette sorcière t'a fait...
— Je sais. Mais cela ne change rien...
Il demanda doucement :
— Tu sais ce que je dois faire, n'est-ce pas ?
Aislinn ferma un instant les yeux.
— Par les dieux, Donal, je donnerais n'importe quoi pour que ce qui va se passer soit agréable pour nous deux ! Crois-tu que j'aie envie de te dire ces horreurs ? Depuis toujours, tu es l'homme que je voulais épouser. Et maintenant que je peux t'avoir... je t'éloigne de moi et je t'envoie vers elle.
Elle. Aislinn savait que Sorcha était sa rivale. Pourtant, il ne lut aucune jalousie sur son visage. Seulement des espoirs déçus et du dégoût, car la jeune femme se sentait responsable de ce qui était arrivé.
Il faillit tendre la main pour la toucher, mais il se retint.
— Aislinn, dit-il doucement, s'il y avait un autre moyen je l'utiliserais. Je n'ai nulle envie de faire cela.
Elle hocha la tête. Puis ses yeux cherchèrent ceux de l'homme.
— Est-il possible... Que cela ait disparu ? Peut-être était-ce prévu seulement pour la nuit de noces ?
— Peut-être.
Il en doutait. Elle se raccrochait à ce qu'elle pouvait.
— Aislinn... Viens t'asseoir près de moi.
Au bout d'un moment, elle obéit.
— Je me sens idiote ! Comme une jeune fille inexpérimentée devant son seigneur.
— N'est-ce pas le cas ?
— Oui.
Elle s'interrompit, jetant un coup d'oeil à sa nudité, la passion et la peur se reflétant dans ses yeux. Elle effleura du bout des doigts un bracelet-lir.
— Tu ne les enlèves jamais ?
— Rarement. Ils font partie de moi.
Il la laissa faire, sachant qu'elle avait rassemblé tout son courage pour le toucher.
— Taj et Lorn sont dans les dessins, dit Aislinn. J'ai vu des bijoux magnifiques offerts à mon père, mais jamais rien d'aussi beau que l'or-lir cheysuli. Le couteau qu'il porte...
— Il était à Finn, autrefois. Ils ont échangé leurs lames quand ils ont prêté le serment d'allégeance.
— Puis ils l'ont rompu. Ce que je sais de Finn et ce qu'on m'en dit sont deux choses différentes. Il est curieux de connaître quelqu'un et de réaliser que les autres le voient d'une autre manière...
Donal pensa à son père. Pendant des années, il en avait entendu parler par Finn, Alix, Karyon et d'autres. Il avait chéri ces récits, les conservant pieusement dans la malle au trésor de ses souvenirs. Puis Tynstar avait détruit le coffre et souillé les souvenirs.
— Je me souviens de ta naissance, dit-il. Il y a eu des réjouissances dans tout Homana à l'annonce que la reine avait mis au monde un enfant en bonne santé.
Il ne mentionna pas que les réjouissances avaient été gâtées par une certaine déception : Homana aurait eu besoin d'un fils.
— La reine ! cracha soudain Aislinn. Chaque fois qu'on en parle, on associe son nom à celui de Tynstar. Pas à Karyon, qui l'a épousée et l'a faite maîtresse d'Homana, mais à ce maudit Ihlini ! Oh ! Je voudrais que quelqu'un le tue !
— Quelqu'un le fera, un jour.
Elle ne semblait plus intimidée par sa nudité.
— Aislinn...
Elle ne le laissa pas terminer, mais se tourna pour lui faire face.
— J'en ai envie. J'ai envie de toi... Depuis toujours.
Donal fit ce qu'il avait désiré faire depuis qu'il avait tiré les rideaux. Il mit les mains dans ses cheveux et l'attira à lui. A ce moment, Sorcha s'éloigna ; son présent était Aislinn.
— Par les dieux, soupira-t-elle contre sa bouche, personne ne m'avait dit que ce serait comme ça...
— Qui l'aurait pu ? Electra ? Tu sais ce qu'elle a fait...
— Ma mère est une imbécile...
Aislinn se dégagea de sa chemise de nuit pour presser la chair nue de Donal contre la sienne.
Il sentit soudain son corps devenir rigide.
— Aislinn ?
Mais il avait déjà compris ce qui se passait.
— Non ! cria-t-elle. Non !
Elle poussa un cri d'horreur.
— Cela suffit ! siffla-t-il. Par tous les dieux des Premiers Nés, je ne laisserai pas Electra l'emporter !
Un lien physique n'était pas indispensable. Il l'allongea sur le lit et posa tout de même ses mains sur les tempes délicates. Il sentit son pouls battre sous ses paumes.
— Pas cette fois, dit-il. Tu ne gagneras pas, sorcière solindienne...
Ce qu'Electra avait fait ne fut pas aisé à défaire. Donal rencontra une résistance considérable quand il se fraya un chemin dans le subconscient d'Aislinn. Quelque chose luttait contre lui, essayant de le repousser. Il fit appel à ses boucliers mentaux et continua d'avancer, serrant les dents contre la puissance de l'enchantement d'Electra.
— Aislinn... Bats-toi contre elle ! Aide-moi !
Trop prise dans les rets magiques, la jeune femme se débattait contre lui. Il ne pouvait pas continuer sans risquer sa santé mentale.
La sorcière a bien installé son piège. Si elle ne parvient pas à m’attraper, elle risque fort d'attraper sa fille...
Soudain, il réalisa qu'il y avait un moyen de gagner. C'était dangereux, mais s'il ne l'employait pas, il perdrait sûrement Aislinn. Elle valait mieux que ça.
Il fit appel à l'essence de la métamorphose.
Donal ne prit pas sa forme-lir. Il n'osait pas, car Electra en avait fait la pierre de touche de son enchantement. Mais il utilisa une partie de la concentration que requérait la forme-lir. C'était, de nouveau, une question d'équilibre. Dans ces circonstances, il risquait de dépasser si aisément les limites...
Sans prévenir la jeune fille, il força ses barrières mentales et lui imposa sa volonté.
Il avait dit à Karyon que c'était l'équivalent d'un viol. En réalité, c'était bien différent, même si son action allait plus loin qu'une simple persuasion.
Pendant sa lutte pour arracher Aislinn à sa mère et à l'Ihlini, Donal réalisa qu'une partie de lui-même se réjouissait d'imposer sa volonté. Il savait qu'il ne voulait pas seulement persuader Aislinn, mais surtout accomplir un acte charnel avec elle. Avec un homme, la compulsion n'avait jamais de coloration sexuelle. Avec une femme, surtout Aislinn, qu'il désirait de toute façon, elle était liée à l'intensification de son désir.
Etait-ce une perversion ? Il pensait que non, mais était-il rationnel, ainsi perdu dans les vertiges d'un désir tout-puissant ?
Un homme... Pas un loup. Un homme, pas un épervier...
Il sentait qu'il ne lui aurait pas été difficile de prendre l'une ou l'autre forme. Pour vaincre, il aurait même risqué d'imiter l'être que son père était devenu, ni homme ni bête, mais une chose bloquée à mi-chemin.
Il sentit naître en lui une puissante colère. Pas contre Aislinn, mais contre Electra. Contre Tynstar. Pour avoir créé les circonstances qui le forçaient à faire appel à tant de violence.
Il entendit Aislinn crier. Il la fit taire avec le seul bâillon qu'il avait : sa bouche.
Aislinn... Je te jure que je ne voulais pas que les choses se passent ainsi entre nous...
Jusqu'à la nuit de leur mariage, Donal n'avait pas cru qu'il aurait envie de ce rapprochement charnel.
Maintenant, il savait qu'il désirait la jeune femme depuis longtemps. Il se souvenait de la princesse qui était venue à sa rencontre sur l'Ile de Cristal : hautaine et arrogante, puis apeurée et vulnérable. Elle n'était pas complaisante et terne comme beaucoup d'Homananes. Aislinn était tout simplement... Aislinn.
Sul’harai. II ne connaissait pas le mot homanan pour ce concept. Il savait seulement qu'avec Sorcha l'expérience était familière. Le partage simultané de la magie de leur union. C'était assez facile pour une femme, encore plus pour un homme. Simultanément. Maintenant, il voulait la même chose avec Aislinn.
— Je vais te vaincre, Electra...
Avec la force du lien-lir, Donal pulvérisa les barrières mentales d'Aislinn et ne laissa rien à la place, la vidant de sa résistance comme le grain s'écoule d'un sac percé.
Tandis qu'elle était couchée devant lui, vide d'émotions, il remplaça la haine qu'Electra avait instillée en elle par un terrible besoin de lui.
Ce n'est pas un viol... Pas un viol, si elle me désire autant que je la désire...
Mais il comprit, quand elle s'anima sous ses mains et sa bouche, que le compromis était à la fois une bénédiction et une malédiction. Car le jour où Aislinn viendrait à lui à cause d'une véritable affection, il n'aurait aucun moyen de le savoir...
A l'aube, Donal se rendit à la crypte. Il s'approcha de l'oubliette. Une unique torche crépitait dans le silence de la salle souterraine.
Il accueillit de bon cœur la culpabilité, la colère et l'horreur qui lui retournaient l'estomac. Tout cela signifiait qu'il était encore un homme, pas une chose qui prenait et ne se souciait pas de ceux qu'elle blessait.
Aislinn ne se souviendrait que d'une partie de la « compulsion », car les choses fonctionnaient ainsi. Mais lui se rappellerait de tout.
Voilà ce que je suis devenu.
Il regarda dans le puits de ténèbres. Ce n'était pas la fin qu'il recherchait. Il n'avait nul désir de mourir. De plus, le suicide était tabou. Il y avait trop du guerrier en lui pour qu'il se refuse l'accès au monde d'après. Mais il voulait trouver un moyen de calmer au moins une partie de la douleur.
— Mon seigneur !
Donal se retourna d'un bond, pensant à l'assassin qui l'avait suivi jusqu'ici quelque temps plus tôt. Il leva le bras pour se défendre.
— Mon seigneur !
C'était la voix de Sef. Donal se retourna et vit le garçon debout dans l'entrée. Ses yeux étranges étaient écarquillés de peur.
— Vous n'avez pas l'intention de sauter...
— Non, Sef, je n'ai pas l'intention de sauter.
Donal sentit l'odeur acide de la peur dans sa propre transpiration. C'était vrai, il n'avait pas l'intention de sauter, mais il avait tout de même failli le faire.
— Que fais-tu ici, Sef ? dit-il d'un ton plus rude qu'il n'en avait l'intention.
Sef pâlit.
— Je... Je n'arrivais pas à dormir. Bevin a une fille avec lui, alors...
Il s'interrompit, embarrassé. Partager une chambre avec Bevin impliquait un défilé incessant de jeunes filles.
— Je... Je suis sorti et je suis allé à la salle d'apparat, pour regarder le Lion dormir. Puis j'ai vu un escalier dans le foyer, et je l'ai suivi. Quel est ce lieu, mon seigneur ?
— La Matrice de la Terre, dit Donal, ne voyant aucun intérêt à garder le secret alors que le garçon avait découvert l'endroit. Les Cheysulis l'ont construite, il y a très longtemps. La légende dit qu'un homme destiné à devenir Mujhar doit entrer dans la Matrice pour renaître.
— L'avez-vous fait ?
— Moi ? Non. Je pense que ce n'est pas nécessaire. Pour Karyon, la renaissance a été obligatoire. Les hommes nés dans le clan avec les dons du Sang Ancien subissent d'autres types d'initiation.
Sef regarda les murs de la crypte.
— Tant d'animaux... ils ont tous l'air si vivants.
— Ils ne le sont pas. Du moins, pas maintenant.
Donal fronça les sourcils. Qui pouvait dire que les lirs n'avaient jamais été vivants ? Ils attendaient peut-être le retour des Premiers Nés pour se libérer de la pierre.
Donal frissonna. Sef, regardant de nouveau l'oubliette, imita inconsciemment son maître.
— Seigneur.... Ce lieu m'effraie.
— Dans ce cas, partons-en tous les deux. Il n'y a plus rien ici pour moi. ( Il prit la torche, dans le support mural. ) Sef, je crois qu'il est temps que tu apprennes un peu de géographie.
— Mon seigneur ?
— Les cartes, fit Donal. Si tu ne peux pas dormir, regarde des cartes. C'est mieux que de compter des arbres.
Il conduisit Sef hors de la crypte, puis il referma l'accès et remit dessus des tisons et des cendres pour le cacher. Enfin, il emmena Sef dans une des salles de travail de Karyon. Il posa la torche dans un support mural, sélectionna la carte adéquate et la déplia sur la table.
Puis il alluma une grosse chandelle blanche.
Montrant la partie bleue de la carte, il dit :
— Voilà Solinde.
— C'est si grand ?
Sef était debout près du tabouret sur lequel Donal était assis. Il regardait avidement les cartes, n'osant pas toucher des objets d'une telle valeur.
— Oui. Et Lestra est ici, vois-tu. La ville, pour l'instant, nous reste loyale, mais une grande partie de l'aristocratie ne l'est pas. Ces chiens veulent rompre l'alliance entre Homana et Solinde, pour reconquérir leurs terres.
— Mais... ne veulent-ils pas aussi Homana ?
— Tynstar veut Homana. Le Mujhar pense que sans lui, l'aristocratie solindienne se contenterait de nous ignorer. Mais, sous la domination de Tynstar, elle approuve tacitement cette guerre.
— Donc, Solinde n'est pas vraiment votre ennemi, n'est-ce pas ? C'est le sorcier ?
Donal sourit.
— Tu poses des questions auxquelles je ne suis pas habilité pour répondre. Je suis né dans le clan, et je connais mieux les Cheysulis que les Homanans. Mais je peux te dire cela : pendant des années, Solinde, sous le règne de Bellam, a lutté pour s'emparer d'Homana. Mais je ne doute pas que Tynstar, dans l'ombre, attisait les flammes. Bellam est mort et Karyon gouverne les deux royaumes, mais les Ihlinis n'abandonnent jamais...
Sef fronça les sourcils.
— Dans ce cas, si vous tuez le démon, Tynstar, cette guerre se terminera ?
— Peut-être pas, mais la mort de Tynstar aurait un effet considérable sur Solinde. Le moment venu, s'il mourait, des ennemis jurés pourraient peut-être conclure une paix durable.
— Alors, pourquoi ne pas envoyer quelqu'un le tuer ?
— Tynstar ? Si c'était possible, il y a longtemps que ce serait fait !
— Mais... Ce n'est qu'un homme, n'est-ce pas ? Ne peut-il mourir comme n'importe qui ?
— Tynstar est un homme ; il peut être tué, ainsi que tous les hommes. Mais il échappe à la mort depuis trois cents ans. Ce ne sera pas facile à accomplir.
Sef devint livide.
— Trois cents ans ?
— Il a reçu le don de la vie éternelle d'Asar-Suti lui-même.
— Par les dieux, murmura Sef, comment pouvons-nous gagner ?
— Avec mon aide, ce ne sera pas difficile, dit Evan d'Elias en passant par la porte, souriant de toutes ses dents. Je viens avec vous.
— Je vous croyais rentré à Elias ! Après cette bagarre...
— J'ai connu bien pire dans les bordels. Non, je préfère rester encore un peu ici.
— Pour aller à la guerre... C'est une façon stupide de passer le temps, Evan. Si Elias perd un prince...
— Il lui en restera sept, en comptant les fils de Lachlan. Je n'ai ni femme ni enfants. Je vous accompagne.
— Elias n'est pas concerné par cette guerre, dit Sef.
Evan eut l'air un peu étonné par l'audace du gamin.
— Sef, tu peux te retirer. C'est une affaire entre le prince et moi.
Sef lança un regard intense à Evan, puis se tourna vers Donal.
— Oui, mon seigneur. Mais... je veux seulement venir avec vous.
— Je t'ai déjà dit que je t'emmènerai. Même si je ne comprends pas pourquoi tu veux aller à la guerre. Maintenant, laisse-nous.
Sef partit. Evan observa le départ du garçon et soupira.
— Il vous idolâtre, Donal. Je pense qu'il donnerait sa vie pour vous.
— J'espère que cela n'arrivera jamais.
Donal regarda Evan et sourit. Il se sentait à l'aise avec le prince ellasien, et libre d'être lui-même, ce qui lui arrivait rarement.
— Nous allons montrer à Solinde que deux princes peuvent mettre un pays à genoux.
Evan leva un sourcil noir.
— Après notre exploit, à la taverne, le royaume ennemi n'a qu'à bien se tenir !